* Étude menée par le consortium Forum des Éducatrices Africaines (FAWE-WASRO) – Laboratoire de Recherche sur les Transformations Économiques et Sociales (LARTES) – Fondation Paul Gérin-Lajoie (FPGL)

Les auteurs
Bity Diene (FAWE-WASRO)
Rokhaya Cissé (LARTES)
Tamara Jacod (FPGL)
Koly Fall (LARTES)
Khady Kane Ngom (LARTES)
Liv Cerba (FPGL)
Fatimata Kane (FAWE-WASRO)

Contexte
Le maintien et la réussite des filles à l’école dans la région de l’Afrique subsaharienne sont encore confrontés au phénomène des mariages et grossesses précoces mariages et grossesses précoces, au déficit d’infrastructures adaptées, à l’intégration limitée du genre dans le dispositif d’enseignement et la faiblesse des dispositifs de prise en charge des violences basées sur le genre en milieu scolaire. Face à ces obstacles, le FAWE a développé le modèle des écoles sensibles au genre ou Centre d’Excellence (CoE) en tant que réponse innovante pouvant contribuer à l’atteinte des ODD 4 et 5. Ainsi, cette étude a été menée dans quatre pays (Burundi, Mali, République Démocratique du Congo et Sénégal). Elle vise à produire des connaissances sur les impacts de ce modèle et les conditions de sa mise à l’échelle. Une méthodologie mixte a été utilisée avec des enquêtes quantitatives et qualitatives. La collecte des données a été menée auprès de 1375 personnes : 160 questionnaires avec enseignants et chefs d’établissement, 835 questionnaires avec des élèves bénéficiaires du modèle, 84 récits de vie, 186 entretiens semi-structurés et 110 focus groups. En outre, 106 séances d’observation ont été réalisées dans des salles de classe.

Impacts des composantes du modèle
Le modèle des CoE vise à promouvoir l’éducation et le succès des filles à l’école à travers l’élimination des inégalités de genre et la créer d’un environnement académique, social et physique qui prend en compte les besoins spécifiques des élèves. Le modèle s’articule autour de cinq dimensions se matérialisant dans huit composantes développées de manière fragmentaire, avec des degrés de mise en œuvre qui varient suivant les besoins.
La formation en TUSEME reste la composante la plus développée en RDC (61,6%), au Mali (32,1%) et au Burundi (8,8%). Quant au Sénégal, l’accent a été mis sur la remédiation scolaire avec 46,9%. Sur les quatre pays, 82,8% des élèves relèvent un effet positif du modèle sur leur maintien à l’école. Cette proportion varie de 88,4% en RDC, 84,4% au Mali, 81,6% au Sénégal et 75,5% au Burundi (Cissé, Fall, Cissé, 2023).
Le TUSEME est désigné comme la composante qui a le plus d’impacts positifs sur la rétention scolaire des filles en RDC (81,5%) et au Mali (54,1%). Au Burundi et au Sénégal, ce sont respectivement l’appui à la direction (67,3%) et la remédiation scolaire (53,6%) qui sont identifiés comme ayant les plus forts impacts.

D’une part, la priorité donnée au développement du TUSEME lors de la mise en œuvre du modèle en RDC et au Mali se traduit également dans les impacts. Elle exprime l’existence d’un besoin crucial d’autonomisation et de développement du leadership chez les filles du fait des pesanteurs socioculturelles. Le TUSEME se positionne ainsi comme un mécanisme d’autonomisation par l’éducation. Il propose une réponse adaptée aux cibles 4.4 et 4.5 de l’ODD 4. Il favorise l’acquisition de compétences par l’éducation et la formation et fournit aux filles les aptitudes pour un travail décent et la vie courante. En outre, il fournit aux filles les outils nécessaires pour s’affirmer, prendre des décisions éclairées sur leur avenir et forger leur autonomie.

Dans un autre registre, la baisse du niveau de performances scolaires des élèves explique l’appréciation très positive de la remédiation scolaire, notamment au Sénégal. En effet, L’importance de la remédiation scolaire se matérialise dans sa capacité à améliorer les résultats académiques. Elle réduit d’une part les inégalités entre les sexes quant à l’accès à une éducation de qualité suivant les principes de l’ODD 5. De même, la remédiation scolaire ouvre la voie aux filles à des opportunités dans des domaines traditionnellement dominés par les hommes et défie les normes de genre. Elle contribue à l’égalité des chances entre les sexes dans l’éducation en donnant aux filles les ressources éducatives supplémentaires dont elles ont besoin. Il s’agit donc d’un moyen de lutte efficace contre la  pauvreté des apprentissages et les inégalités dans l’éducation.

Pour une mise à l’échelle du modèle des écoles sensibles au genre
L’analyse de la mise à l’échelle du modèle des CoE vise à évaluer les conditions et les leviers favorables à sa généralisation. Elle repose sur une étude des besoins et des priorités des filles pour leur rétention et leur succès à l’école. Ainsi, au Burundi, les composantes liées à la remédiation scolaire et à la gestion des menstrues (72,3%) sont les besoins prioritaires identifiés par les filles pour leur maintien et leur réussite scolaire. En RDC, au Mali et au Sénégal, ce sont respectivement les subventions ou bourses d’études (69,2%), les kits scolaires (72,4%) et la remédiation scolaire (55,9%) qui sont désignés comme priorités. Ces résultats démontrent que l’égalité de genre dans l’éducation et le succès des filles devront passer par (i) des pratiques pédagogiques inclusives renforcées de systèmes de gestion des menstrues, (ii) la mise à disposition de ressources éducatives supplémentaires à travers la remédiation scolaire, (iii) et des appuis financiers ou matériels aux filles vulnérables ou issues de familles pauvres. Ainsi, trois pistes ou leviers se dégagent pour une mise à l’échelle réussie du modèle des CoE.

1) L’institutionnalisation : elle a pour finalité d’incorporer le modèle dans le dispositif des systèmes éducatifs nationaux. Elle lui confère une légitimité institutionnelle, gage de son appropriation par les différents acteurs. Toutefois, l’institutionnalisation nécessite une sécurisation et une diversification des sources de financement. Pour ce faire, une volonté politique des États, un soutien marqué des partenaires techniques et financiers et des ressources humaines qualifiées sont requis. En d’autres termes, l’institutionnalisation du modèle des CoE est une forme d’incitation. C’est une invite aux États en vue de matérialiser leur adhésion aux engagements en faveur de l’éducation des filles et de l’égalité de genre conformément aux principes des objectifs de développement durable, en particulier les ODD 4 et 5.
2) La capitalisation des connaissances : elle consiste à produire des évidences et à partager les bonnes pratiques liées à la pertinence du modèle et aux effet positifs de ses composantes. Cela implique qu’un diagnostic périodique soit fait sur le niveau de développement du modèle et les leçons apprises. Enfin, la capitalisation des connaissances sert de moyen de communication et de vulgarisation du modèle, mais aussi d’outil de sensibilisation permettant de déconstruire les perceptions déformantes sur le genre, l’éducation et le succès des filles à l’école. Elle permet de faire des évaluations régulières et d’améliorer l’efficacité du modèle en l’adaptant aux différents contextes de mise en œuvre.

3) Une mise en œuvre holistique du modèle : plusieurs composantes du modèle des CoE ont démontré leur efficacité. Ainsi, une mise en œuvre holistique permettrait d’agir sur différents secteurs de l’éducation ; ce qui permet d’accroitre l’impact du modèle. Toutefois, une mise en œuvre holistique du modèle dépend de plusieurs facteurs à la fois infrastructurels et institutionnel. Elle implique au préalable une institutionnalisation et surtout l’existence d’infrastructures permettant d’intégrer le genre dans le dispositif de gestion des écoles, l’environnement scolaire et les pratiques d’enseignement.

Conclusion
L’étude met en évidence un engagement différencié des pays vis-à-vis des composantes du modèle des CoE. Des préférences sont affichées pour la formation en TUSEME, la remédiation scolaire et la gestion scolaire intégrant le genre. Cela s’explique par l’impact jugé plus important de ces composantes. Toutefois, sa mise à l’échelle devra privilégier une approche holistique s’appuyant sur un soutien institutionnel, des ressources financières suffisantes et une sensibilisation continue pour changer les perceptions de genre. De fait, le modèle des CoE se positionne comme une réponse innovante au défi de l’éducation et du succès des filles à l’école. Il transforme positivement l’environnement d’apprentissage et les pratiques pédagogiques désormais plus inclusives et sensibles au genre. Il démontre le rôle crucial de l’éducation dans l’égalité des sexes et l’autonomisation des jeunes femmes. Il met en évidence la nécessité pour les États, leurs partenaires éducatifs et les communautés de renforcer leurs engagements en faveur d’une éducation de qualité pour tous. Il se positionne comme instrument de mesure de la progression vers des systèmes éducatifs plus justes, offrant des chances égales de réussite et d’acquisition de compétences aux filles et aux garçons tel qu’institué par les ODD 4 et 5.

Photo: FAWE Kenya